Ça fait dix-huit ans que je lis Donna Leon. Et le commissaire Brunetti pourrait être un de mes oncles, tant le fréquenter me paraît familier. Je ne peux pas résister lorsqu'un nouvel opus est disponible en paperback.

En quelques mots...

   Les premiers frimas de l'automne se font sentir sur la lagune. Le rythme effréné de l'été a quitté Venise, le calme s'installe, même à la Questura. Patta, le grand chef, demande à Brunetti un petit service afin de s'assurer qu'une petite boutique de masques utilisant quelque peu illégalement quelques mètres carrés de la rue ne soit pas inquiétée par les contrôles policiers.  Une des propriétaires n'est autre que la future belle-fille du maire.

   Malgré son peu d'enthousiasme, Brunetti ne peut qu'obéir, mais cela l'ennuie, et c'est sans effort ni conviction qu'il accomplit sa mission. C'est une demande de Paola, sa femme, qui va piquer la curiosité du commissaire. Davide Cavanella, sourd et handicapé mental, qui hantait depuis des années le pressing dont les Brunetti étaient clients, est mort. Toléré par les patronnes de la boutique, il était devenu une figure familière du quartier. Paola souhaite transmettre ses condoléances à la famille et demande à son mari quelques informations sur le défunt, que finalement personne ne connaissait vraiment.

   Brunetti découvre que l'homme a succombé à une overdose de somnifères, étouffé par ses vomissements. S'est-il suicidé ? Avait-il les capacités mentales de planifier sa propre mort ? A-t-il confondu les cachets colorés avec des bonbons ? En tout cas, il semble évident qu'il n'y ait pas d'homicide dans ce cas, et le travail de Brunetti aurait pu s'arrêter là. Mais au moment de produire les documents garantissant l'identité du défunt, sa mère, Ana Cavanella, ne peut en présenter aucun. On lui aurait tout volé dans un cambriolage, selon ses dires. Même la très douée signora Elettra, secrétaire à la Questura et accessoirement génie du hacking, ne trouve aucune trace de l'existence de Davide, ni à Venise, ni dans la Vénétie. Tout se passe comme si Davide Cavanella n'avait jamais existé : ni dossier médical, ni dossier bancaire, aucune pension d'invalidité, rien. Il a pourtant bien une mère, mais Brunetti finit par douter de tout.

Que s'est-il donc passé ? pourquoi la mère est-elle si secrète et revêche dès qu'il est question de son fils ? pourquoi finit-elle à l'hôpital recouverte de traces de coups ? Un vent de suspicion commence à planer sur la mort de Davide Cavanella et Brunetti ne pourra s'empêcher de résoudre les énigmes qui se présentent à lui.

 

Alors alors ?...

The-Golden-Egg

    C'est une aventure en demi-teinte, en clair-obscur, comme la saison qui lui sert de décor. L'empathie de Brunetti pour le défunt est poignante.  L'état de Davide, - sa surdité, son impossibilité à utiliser les mots, son silence -, devient une obsession qui hante les interrogations du commissaire dont le principal bonheur réside dans les conversations animées, les jeux de mots et autres traits d'esprit qu'il partage en famille, car chez les Brunetti "s'il y avait une religion, ce serait celle du langage".

   Saisissant au passage quelques traits significatifs de la vie des Vénitiens, - les gondoliers au bistro, les enfants qui jouent au foot dans les campi, loin des clichés touristiques -, Donna Leon distille de nombreuses réflexions sur le rapport à la parole et au langage, de même que sur la manière dont ils sont dévoyés, notamment par les politiques, - que l'ouvrage ne manque pas d'égratigner savoureusement. Et conclut que, en dehors du suicide ou de l'exil, il n'y a pas vraiment de possibilité d'échapper au dysfonctionnement de la vie politique...

On pourrait presque trouver des accents nordiques à ce roman, même si Brunetti ne sombre jamais dans le désespoir, distrait de la misère du monde par quelques pages d'un auteur antique ou par un dîner familial autour d'un verre de vin et de quelques jeux d'esprit. On se laisse facilement bercer par la douce mélancolie automnale de ce roman, et j'avoue ne pas me lasser de ces courts voyages vers la Sérénissime que m'offre régulièrement Donna Leon.